Revues électroniques université Paris Ouest Nanterre La Défense
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Malaise dans la littérature australienne
Our starting point is less the Freudian definition of the “discontent in the culture” as a product of the instinctual repression experienced by the members of all cultural communities than the concept of “Unheimlichkeit” or uncanny, which is more relevant to the Australian experience. The Europeans who settled in Australia were baffled by the country’s strangeness which prevented them from feeling at home there, from feeling Australian. To this sense of alienation must be added the guilt left by the dispossession of the Aborigines. Those features of a postcolonial culture find frequent expression in Australian verse and fiction, and the article examines various strategies (denial, displacement, reversal, etc.) implemented by the writers to overcome their existential malaise. After more than two centuries of colonisation, white Australians have become used to their environment and have learnt to love it. At least this is the way it looks, but the repressed malaise returns all the same, taking oblique forms. To overcome its malaise, Australian culture, including of course the literature, has to abandon its vain striving after purity and on the contrary make the most of the hybridity that characterises it far more surely than its Anglo-Saxon origins. The cultural contribution of ethnic minorities, in particular the Aborigines, is essential to create a genuine bond between man and his environment. The experience conveyed by those minority writers allows a transformation of the Australian imaginary, and thus a refoundation of the sense of identity.Notre analyse partira non pas tant de la définition freudienne du « malaise dans la culture » comme produit de la répression instinctuelle qu’impose toute communauté culturelle à ses membres, que du concept d’inquiétante étrangeté (Unheimlichkeit ou uncanny) qui semble plus pertinent à l’expérience australienne.Les Européens venus s’établir en Australie ont été déroutés par l’étrangeté du pays, qui ne leur a pas permis de s’y sentir chez eux (heimlich) et de se faire tout à fait australiens. A ce sentiment d’aliénation s’ajoute un sentiment de culpabilité laissé par la dépossession des Aborigènes. Ces caractéristiques d’une culture postcoloniale s’expriment fréquemment dans la poésie et dans la fiction australiennes, et l’article examine diverses stratégies (déni, déplacement, renversement, etc.) mises en œuvre par les écrivains pour surmonter leur malaise existentiel. Après plus de deux siècles de colonisation, les Australiens d’origine européenne ont fini par s’habituer à leur environnement, et même à l’aimer. Du moins en apparence, car le malaise refoulé fait néanmoins retour en prenant des formes détournées.Pour surmonter le malaise, il faut que la culture australienne, y compris bien sûr sa littérature, abandonne ses vaines prétentions à la pureté et fasse au contraire son miel de l’hybridité qui la caractérise plus sûrement encore que ses origines anglo-saxonnes. L’apport culturel des minorités ethniques, en particulier les Aborigènes, est essentiel pour que se crée un lien authentique entre l’homme et son environnement. L’expérience transmise par les écrivains issus de ces minorités permet une transformation de l’imaginaire australien et par là une refondation du sentiment d’identité. Notre analyse partira non pas tant de la définition freudienne du « malaise dans la culture » comme produit de la répression instinctuelle qu’impose toute communauté culturelle à ses membres, que du concept d’inquiétante étrangeté (Unheimlichkeit ou uncanny) qui semble plus pertinent à l’expérience australienne. Les Européens venus s’établir en Australie ont été déroutés par l’étrangeté du pays, qui ne leur a pas permis de s’y sentir chez eux (heimlich) et de se faire tout à fait australiens. A ce sentiment d’aliénation s’ajoute un sentiment de culpabilité laissé par la dépossession des Aborigènes. Ces caractéristiques d’une culture postcoloniale s’expriment fréquemment dans la poésie et dans la fiction australiennes, et l’article examine diverses stratégies (déni, déplacement, renversement, etc.) mises en œuvre par les écrivains pour surmonter leur malaise existentiel. Après plus de deux siècles de colonisation, les Australiens d’origine européenne ont fini par s’habituer à leur environnement, et même à l’aimer. Du moins en apparence, car le malaise refoulé fait néanmoins retour en prenant des formes détournées. Pour surmonter le malaise, il faut que la culture australienne, y compris bien sûr sa littérature, abandonne ses vaines prétentions à la pureté et fasse au contraire son miel de l’hybridité qui la caractérise plus sûrement encore que ses origines anglo-saxonnes. L’apport culturel des minorités ethniques, en particulier les Aborigènes, est essentiel pour que se crée un lien authentique entre l’homme et son environnement. L’expérience transmise par les écrivains issus de ces minorités permet une transformation de l’imaginaire australien et par là une refondation du sentiment d’identité. Our starting point is less the Freudian definition of the “discontent in the culture” as a product of the instinctual repression experienced by the members of all cultural communities than the concept of “Unheimlichkeit” or uncanny, which is more relevant to the Australian experience.The Europeans who settled in Australia were baffled by the country’s strangeness which prevented them from feeling at home there, from feeling Australian. To this sense of alienation must be added the guilt left by the dispossession of the Aborigines. Those features of a postcolonial culture find frequent expression in Australian verse and fiction, and the article examines various strategies (denial, displacement, reversal, etc.) implemented by the writers to overcome their existential malaise. After more than two centuries of colonisation, white Australians have become used to their environment and have learnt to love it. At least this is the way it looks, but the repressed malaise returns all the same, taking oblique forms.To overcome its malaise, Australian culture, including of course the literature, has to abandon its vain striving after purity and on the contrary make the most of the hybridity that characterises it far more surely than its Anglo-Saxon origins. The cultural contribution of ethnic minorities, in particular the Aborigines, is essential to create a genuine bond between man and his environment. The experience conveyed by those minority writers allows a transformation of the Australian imaginary, and thus a refoundation of the sense of identity.
Wallace Stevens: A Study in Vesperal Poetics
Starting from Wallace Stevens’ definition of analogy as restatement, this paper explores his poetics of variation as he puts it to work at that specific moment called “An Ordinary Evening in New Haven.” For all its attempts at theorizing “reality,” what emerges from Stevens’ broodings on the interactions between the objective world and the imagination primarily pertains to the slippery truth of desire posing as philosophical truth. Evening, therefore, is not a time of gathering and synthesis: it is only a fragment of a “never-ending meditation” placed under the aegis of the revisionary trope of correctio—an emblematic trope since much of Stevens’ poetic philosophizing relays and amplifies the premise of of the Lacanian master’s discourse, i.e., that “there is oneness.” As this article argues, however, Stevens’ poem does not simply build upon but also exposes the fantasy constructs this discourse reflects. Thus while various avatars of complementarity are explored and the imaginary possibility of closure is constantly reasserted, much of the poem’s dynamic stems from its resistance to the reader’s desire for closure, favoring instead modes of incipience and unfulfilment that the Stevensian notion of “plainness” encompasses. This explains the tension at work throughout much of the sequence between the assertion of mastery inherent in the poet’s frequently aphoristic turns of phrase and the reduction of Stevens’ adagia to the mere form of legality—an empty shell allowing the voice of the imperative to resonate. A partir de la définition stevensienne de l’analogie comme reformulation, il s’agit ici d’explorer la poétique de la variation qu’appelle ce moment particulier que désigne le titre “An Ordinary Evening in New Haven”. Quoiqu’elle s’efforce selon diverses modalités de théoriser la “réalité”, la méditation poétique sur l’interaction entre objectivité et imagination vise d’abord la vérité fuyante du désir qui se présente sous les dehors de la vérité philosophique. Aussi le soir, loin d’être le moment du rassemblement et de la synthèse, n’est-il qu’un fragment d’une “incessante méditation” placée sous le signe de la correctio, figure de la révision emblématique de ce qui, dans la poésie philosophante de Stevens, relaie et amplifie la prémisse selon laquelle il “Y a d’ l’Un”, formule du discours du maître selon Lacan. Pour autant, le poème de Stevens ne se fonde pas simplement sur les fantasmes dont relève ce discours, mais les expose tout aussi bien. Ainsi, alors même qu’il égrenne divers avatars de la complémentarité et ne cesse de réaffirmer la possibilité imaginaire de la clôture, sa dynamique tient à la résistance qu’il oppose au désir de clôture suscité chez le lecteur, le texte privilégiant au contraire l’esquisse et l’incomplétude, qui relèvent toutes deux de l’ “ordinaire” stevensien. D’où la tension à l’œuvre dans la suite poétique, entre affirmation de maîtrise par le biais des tournures aphoristiques que le poète affectionne, et réduction de la maxime à la pure forme de la légalité, coquille vide au creux de laquelle résonne la voix qui légifère.A partir de la définition stevensienne de l’analogie comme reformulation, il s’agit ici d’explorer la poétique de la variation qu’appelle ce moment particulier que désigne le titre “An Ordinary Evening in New Haven”. Quoiqu’elle s’efforce selon diverses modalités de théoriser la “réalité”, la méditation poétique sur l’interaction entre objectivité et imagination vise d’abord la vérité fuyante du désir qui se présente sous les dehors de la vérité philosophique. Aussi le soir, loin d’être le moment du rassemblement et de la synthèse, n’est-il qu’un fragment d’une “incessante méditation” placée sous le signe de la correctio, figure de la révision emblématique de ce qui, dans la poésie philosophante de Stevens, relaie et amplifie la prémisse selon laquelle il “Y a d’ l’Un”, formule du discours du maître selon Lacan. Pour autant, le poème de Stevens ne se fonde pas simplement sur les fantasmes dont relève ce discours, mais les expose tout aussi bien. Ainsi, alors même qu’il égrenne divers avatars de la complémentarité et ne cesse de réaffirmer la possibilité imaginaire de la clôture, sa dynamique tient à la résistance qu’il oppose au désir de clôture suscité chez le lecteur, le texte privilégiant au contraire l’esquisse et l’incomplétude, qui relèvent toutes deux de l’ “ordinaire” stevensien. D’où la tension à l’œuvre dans la suite poétique, entre affirmation de maîtrise par le biais des tournures aphoristiques que le poète affectionne, et réduction de la maxime à la pure forme de la légalité, coquille vide au creux de laquelle résonne la voix qui légifère.Starting from Wallace Stevens’ definition of analogy as restatement, this paper explores his poetics of variation as he puts it to work at that specific moment called “An Ordinary Evening in New Haven.” For all its attempts at theorizing “reality,” what emerges from Stevens’ broodings on the interactions between the objective world and the imagination primarily pertains to the slippery truth of desire posing as philosophical truth. Evening, therefore, is not a time of gathering and synthesis: it is only a fragment of a “never-ending meditation” placed under the aegis of the revisionary trope ofcorrectio—an emblematic trope since much of Stevens’ poetic philosophizing relays and amplifies the premise of of the Lacanian master’s discourse, i.e., that “there is oneness.” As this article argues, however, Stevens’ poem does not simply build upon but also exposes the fantasy constructs this discourse reflects. Thus while various avatars of complementarity are explored and the imaginary possibility of closure is constantly reasserted, much of the poem’s dynamic stems from its resistance to the reader’s desire for closure, favoring instead modes of incipience and unfulfilment that the Stevensian notion of “plainness” encompasses. This explains the tension at work throughout much of the sequence between the assertion of mastery inherent in the poet’s frequently aphoristic turns of phrase and the reduction of Stevens’ adagia to the mere form of legality—an empty shell allowing the voice of the imperative to resonate
« To work on the nerves of the audience, not its intellect » Mal être, mal dire — le malaise à l’œuvre dans les pièces radiophoniques de Samuel Beckett
Writing plays for the radio was for Samuel Beckett the occasion of unprecedented vocal experiments. The radio space he designed is remarkably inventive, especially since the malaise of the beckettian subject and the theme of madness can find a literary shape in an extremely disconcerting vocal polyphony.Even more so than in his work for the stage, these plays develop an aesthetics of the bizarre, the abnormal, the confusional. As the radio medium does away with the actor’s body and its related constraints, Beckett is free to create a paradoxical space able to contain his linguistic and vocal experiments. His creative mastery is informed by his impressive knowledge of medicine, psychiatry and psychoanalysis : in Embers, Rough for Radio I & II and Words and Music, filiation, puerperal or solipsistic delirium, auditory hallucinations or melancholy, all convey different facets of the human alienation of subjects that find themselves “spoken by language” and assaulted by a polyphony of autonomous and competitive voices. The syntactical and lexical dead ends and the interpretative aberrations which the weakened and hollowed out psychology of the subjects gives rise to contribute to the elaboration of a neological language or to occasional imaginary jargon, whose poetic creativity is strongly evocative of the glossolalia of some insane people.Such multiple rhetorical and dramaturgic strategies put the nerves of the audience under extreme duress and make their malaise an element essential to the theatrical experience. Pour Samuel Beckett, l’écriture de pièces radiophoniques fut l’occasion d’expériences inédites avec la voix. Son utilisation de l’espace est remarquablement inventive, en particulier parce que le malaise du sujet beckettien et le thème de la folie peuvent trouver une forme littéraire dans une polyphonie vocale déconcertante.Plus encore que les textes écrits pour la scène, ces pièces servent remarquablement bien une esthétique du bizarre, de l’anormal, du crépusculaire. A la radio, qui, au contraire de la scène, permet d’évacuer le corps de l’acteur et ses contraintes, Beckett sait créer pour le langage et la voix un espace paradoxal et insaisissable. La mise en scène de la folie, riche de l’érudition du dramaturge en matière de médecine, de psychiatrie et de psychanalyse, se déploie en plusieurs thèmes : délire de filiation dans Embers et The Old Tune – adaptation en anglais de la pièce radiophonique de Robert Pinget, La Manivelle – , délire puerpéral dans Rough for Radio I & II, hallucinations auditives, mélancolie et délire solipsiste dans All That Fall, Words and Music et Cascando.L’aliénation humaine, aux multiples visages, déborde des sujets traversés par le langage ou par une polyphonie de voix autonomes et concurrentielles. En outre, les impasses syntaxiques et lexicales ou encore les aberrations interprétatives contre lesquelles buttent des sujets dont la psychologie s’évide donnent lieu à l’élaboration d’un langage néologique, parfois d'un jargon imaginaire, dont la richesse poétique est fortement évocatrice des glossolalies de certains aliénés.Ces stratégies rhétoriques et dramaturgiques multiples concourent ainsi à mettre les nerfs de l’auditeur à rude épreuve et à faire de son malaise un élément essentiel de l’expérience théâtrale.Pour Samuel Beckett, l’écriture de pièces radiophoniques fut l’occasion d’expériences inédites avec la voix. Son utilisation de l’espace est remarquablement inventive, en particulier parce que le malaise du sujet beckettien et le thème de la folie peuvent trouver une forme littéraire dans une polyphonie vocale déconcertante. Plus encore que les textes écrits pour la scène, ces pièces servent remarquablement bien une esthétique du bizarre, de l’anormal, du crépusculaire. A la radio, qui, au contraire de la scène, permet d’évacuer le corps de l’acteur et ses contraintes, Beckett sait créer pour le langage et la voix un espace paradoxal et insaisissable. La mise en scène de la folie, riche de l’érudition du dramaturge en matière de médecine, de psychiatrie et de psychanalyse, se déploie en plusieurs thèmes : délire de filiation dans Embers et The Old Tune – adaptation en anglais de la pièce radiophonique de Robert Pinget, La Manivelle – , délire puerpéral dans Rough for Radio I & II, hallucinations auditives, mélancolie et délire solipsiste dans All That Fall, Words and Music et Cascando. L’aliénation humaine, aux multiples visages, déborde des sujets traversés par le langage ou par une polyphonie de voix autonomes et concurrentielles. En outre, les impasses syntaxiques et lexicales ou encore les aberrations interprétatives contre lesquelles buttent des sujets dont la psychologie s’évide donnent lieu à l’élaboration d’un langage néologique, parfois d'un jargon imaginaire, dont la richesse poétique est fortement évocatrice des glossolalies de certains aliénés. Ces stratégies rhétoriques et dramaturgiques multiples concourent ainsi à mettre les nerfs de l’auditeur à rude épreuve et à faire de son malaise un élément essentiel de l’expérience théâtrale. Writing plays for the radio was for Samuel Beckett the occasion of unprecedented vocal experiments. The radio space he designed is remarkably inventive, especially since the malaise of the beckettian subject and the theme of madness can find a literary shape in an extremely disconcerting vocal polyphony. Even more so than in his work for the stage, these plays develop an aesthetics of the bizarre, the abnormal, the confusional. As the radio medium does away with the actor’s body and its related constraints, Beckett is free to create a paradoxical space able to contain his linguistic and vocal experiments. His creative mastery is informed by his impressive knowledge of medicine, psychiatry and psychoanalysis : in Embers, Rough for Radio I & II and Words and Music, filiation, puerperal or solipsistic delirium, auditory hallucinations or melancholy, all convey different facets of the human alienation of subjects that find themselves “spoken by language” and assaulted by a polyphony of autonomous and competitive voices. The syntactical and lexical dead ends and the interpretative aberrations which the weakened and hollowed out psychology of the subjects gives rise to contribute to the elaboration of a neological language or to occasional imaginary jargon, whose poetic creativity is strongly evocative of the glossolalia of some insane people. Such multiple rhetorical and dramaturgic strategies put the nerves of the audience under extreme duress and make their malaise an element essential to the theatrical experience