Revues électroniques université Paris Ouest Nanterre La Défense
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“Shirt of Noise”, la fibre de l'incongru dans The Age of Wire and String de Ben Marcus
This article sets out to identify the sources of incongruity in The Age of Wire and String in order to examine whether the incongruous elements and relationships that are present in this text become literary tools which put forth a de-categorized view of the world. The incongruous nature of the text disrupts the referential relationship that the reader establishes between the world of fiction and the world of reality. As a result, the reader is provided with counterintuitive ways of perceiving and apprehending reality. In The Age of Wire and String the incongruous quality of the textual space disrupts its semantic networks and abolishes its intertextual determinations; thus new relationships are established which deny the reader the possibility to firmly grasp the meaning of the text. I will highlight the discursive strategies that are used as well as the levels on which the incongruous components operate so as to highlight the underlying play of references which renders perception unautomated. Moreover, it constantly updates a network of new meanings which allows the text to reveal itself to the reader as the Other that must remain that way.Cet article se propose d’identifier les sources d’incongruité dans The Age of Wire and String pour examiner la possibilité qu’a l’incongru en tant que moyen littéraire d’offrir une vision décatégorisée du monde. L’incongru perturbe la relation de référence que le lecteur cherche à construire entre le monde de la fiction et celui de la réalité. Ce faisant, il crée des modalités contre-intuitives de perception et d’appréhension du réel. Dans The Age of Wire and String la présence de l’incongru dans l’espace discursif perturbe les réseaux sémantiques et abolit les déterminations intertextuelles établissant par là même de nouvelles relations qui mettent en échec toute possibilité d’appropriation critique par le lecteur. Je dégagerai les stratégies discursives employées ainsi que les niveaux sur lesquels opère l’incongru pour mettre en évidence le jeu de références sous-jacent. Ce dernier désautomatise la perception et actualise en permanence un réseau de significations nouvelles pour laisser la possibilité au texte de se dévoiler au lecteur comme un Autre qui doit rester ainsi
“Incongruities, mysteries”: Freaks and Incongruous Wor(l)ds in Contemporary American Fiction
From the freaks under the tent that displays “Incongruities, mysteries” in Rikki Ducornet’s The Jade Cabinet, to the weird and shocking Exorcist in her novel The Stain, by way of Patricia Eakins’s monstrous hungry girls who devour their way out of their mothers’ bellies, or of Pierre-Baptiste, the protagonist of her novel, a man who gives birth to fish-men from his mouth, the reader stops and stares in wonder, amazement, and, more often than not, in horror.
The narration places highly uncanny and incongruous creatures in fictive worlds that the reader can recognize as his or her own through an amazing and complex web of historical, geographical and literary references; Ducornet and Eakins’s fictions disturb the balance of the reader’s familiar world, and reveal the existence of multiple realities.
The breach that reveals the real’s Unheimlichkeit disturbs the reader’s understanding of the world, but also meaning itself. In Ducornet and Eakins’s fictions, new incongruous worlds go along with new incongruous words: they play with linguistic and lexical norms, with language, words and meaning.
This article aims at studying Rikki Ducornet and Patricia Eakins’s incongruous fictional representations, and what they reveal about the nature of the extra-fictional world, fiction and language. This study will focus on Patricia Eakins’s novel and collection of short stories (The Marvelous Adventures of Pierre-Baptiste and The Hungry Girls and Other Stories) and on Rikki Ducornet’s first five novels (The Stain, Entering Fire, The Jade Cabinet, The Fountains of Neptune and Phosphor in Dreamland).Des bêtes curieuses dans la tente qui expose des « incongruités et des mystères » dans le roman de Rikki Ducornet The Jade Cabinet, à l’exorciste étrange et scandaleux de The Stain, en passant par les monstrueuses affamées de Patricia Eakins qui dévorent le ventre de leur mère à la naissance, ou encore Pierre Baptiste, le protagoniste de son roman, un homme qui donne naissance à des hommes-poissons, le regard du lecteur s’arrête, émerveillé, stupéfait, et souvent horrifié.
La narration place des créatures incongrues dans des mondes fictifs que le lecteur reconnaît à travers un réseau de références historiques, géographiques et littéraires ; les fictions de Ducornet et Eakins perturbent l’équilibre du monde familier du lecteur, et révèlent l’existence de multiples réalités.
La brèche qui révèle l’Unheimlichkeit du réel perturbe le lecteur dans sa compréhension du monde, mais aussi le sens lui-même. Les nouveaux mondes incongrus font naître de nouveaux mots incongrus : ils jouent avec les normes lexicales et linguistiques, avec le langage, les mots et le sens.
Cet article étudie les représentations fictionnelles incongrues de Patricia Eakins et de Rikki Ducornet, et ce qu’elles révèlent sur la nature de la réalité, de la fiction et du langage. Cette étude se concentrera sur le roman et le recueil de nouvelles de Patricia Eakins (The Marvelous Adventures of Pierre-Baptiste et The Hungry Girls and Other Stories) et sur les cinq premiers romans de Rikki Ducornet (The Stain, Entering Fire, The Jade Cabinet, The Fountains of Neptune etPhosphor in Dreamland)
Les Transferts littéraires dans C’est moi qui souligne de Nina Berberova
Pour Kristeva, la pratique de la psychanalyse est une écriture : l’analyste est en osmose empathique avec son patient, et il produit le mot juste, celui qui fait mouche, comme le fait l’écrivain, qui est dans la même osmose envers son texte, dont le langage (et en particulier les métaphores) véhicule son désir inconscient, décryptable par une lectrice au désir similaire. Je postule que l’écriture de son autobiographie par Berberova d’une part et ma lecture de son texte d’autre part ont des caractéristiques transférentielles qui sont arrimées au refus de l’immobilisme œdipien. Les transferts littéraires que j’étudie révèlent que pour Berberova, le déplacement est l’antidote de cette fixation mortifère sur le père. Tout d’abord, il y a son rejet de la maison familiale, qu’elle appelle un nid. Puis, sa recherche post-œdipienne suit le fil de la lumière et de la chaleur qui la guide vers des maisons, des amours et des identités nouvelles. Le symbole du sang vient sceller sa filiation élective avec les artistes, sans renier sa place dans les générations. En substance, quand elle sent la vie se figer autour d’elle, elle part se réinventer ailleurs, tout en gardant intacte l’émotion de ses amours passées. En fin de compte, selon elle, même si son prix est « exorbitant », le refus de l’Œdipe permet la réconciliation entre le corps et l’esprit, une unification de l’être
Radiophonic Transference in Antonin Artaud’s Pour en finir avec le jugement de dieu
This article explains how Artaud constructs a field of radiophonic transference to reconstitute the body beyond its destruction by language. We situate our argument at the level of the unconscious, or at the level of the artwork considered through its conditions of possibility. A close reading of the text of the radio play emphasizes the dissonant elements of language at work (glossolalia, screams, cacophony, etc.) as well as the thematization of jouissance. We also give attention to the way radio-voice is used to enact one of Artaud’s leitmotifs: disincarnation. He theorized a disincarnation that contains the body, and, by attributing the body’s material and affective force to its separation from itself, he was able to challenge the metaphysical connotations attached to radio. Artaud’s central concern–lived as a constant psychic threat–that language, as a medium, produces the body as a dead body, as a mere effect of language, reappears in radio as a problem of how to express the body in a seemingly bodiless medium. Artaud’s search for the body doesn’t lead him somewhere “beyond” language, outside of the field of signification where pure affects could be located. Rather, it leads him somewhere deep within it, where the body is reconstituted in relation, as Artaud points out, to both the infini and the infime
Le Transfert : un concept transdiscursif ?
Cet article entend examiner certains aspects de l’intersection entre le champ psychanalytique et celui de la critique littéraire à propos du concept de transfert. Il se propose de les examiner en trois temps. Tout d’abord, en éclairant la complexité de l’articulation transferts/transfert dans la pensée freudienne qu’une certaine doxa critique aborde et distingue selon un angle d’antériorité généalogique et temporelle. Ensuite, en interrogeant les conditions sous lesquelles le concept analytique est importé dans la critique littéraire, en l’occurrence dans l’ouvrage de Shoshana Felman, La Folie et la chose littéraire, en particulier dans le chapitre consacré à The Turn of the Screw. Enfin, en mettant en relief l’irréductibilité du concept tel qu’il éclaire ce qui se joue dans la cure analytique, lorsqu’on prend la pleine mesure de son Agieren, comme opérativité que la situation analytique produit et que la présence et l’écoute du psychanalyste suscitent mais aussi comme composante pulsionnelle qu’il doit également savoir manier
De l’incongru comme symptôme dans Blind Man with a Pistol de Chester Himes
If, in the Harlem described by Chester Himes in his Domestic Novels, "anything can happen", how can the incongruous, an event contrary to custom, still arise? Can we still see the incongruous as a punctual irruption of disorder when the fictional world is itself chaotic?
And yet, in Blind Man with a Pistol, the reader regularly stumbles across elements that catch him off-guard, and whose irruption suspends his reading, either for a laugh or a bewildered gasp: a man whose throat is slit by "Jesus", a convent in search of fertile women, a pacifist demonstration that ends in an all-out fight.
Published at the end of the '60s, against a backdrop of racial riots and demonstrations, violent repression and systemic racism, the novel describes the heterogeneous piling up of bodies and lives, multiplies narrative and typographical breaks, and makes violence both the only possible solution to the "black problem" and what makes it worse.
The incongruous sabotages any coherent representation of life in Harlem, contributing to the figuration of a pathological universe. It shatters any attempt to make sense of the world, but leaves a glimmer of hope by preventing the story from coming to a close.Si dans le Harlem des Domestic Novels de Chester Himes, « anything can happen », comment l’incongru, événement contraire aux usages, peut-il encore y surgir ? Est-il encore possible alors de concevoir l’incongru comme une irruption ponctuelle du désordre lorsque que le monde fictionnel est en lui-même chaotique ?
Et pourtant, dans Blind Man with a Pistol, le lecteur butte régulièrement sur des éléments qui le prenne à contre-pied, et dont l’irruption suspend la lecture le temps d’un souffle (coupé) ou d’un rire : un homme égorgé par « Jesus », unconvent à la recherche de femmes fertiles, une manifestation pacifiste qui se termine en pugilat.
Publié à la fin des années 60 dans un contexte de manifestations et d’émeutes raciales, de violente répression et deracisme systémique, le roman décrit l'entassement hétéroclite des corps et des vies, multiplie les ruptures narratives et typographiques, et fait de la violence aussi bien la seule issue possible au « problème noir » que ce qui l'aggrave.
L’incongru y vient saborder toute représentation cohérente de la vie à Harlem, participant à la figuration d’un univers pathologique. Il fait voler en éclats toute tentative de donner un sens au monde mais laisse un espoir en empêchant la clôture du récit
Portrait de mon père en idiot. Les écholalies littéraires de Jerome Charyn
The father motif is studied through the lens of re-writing in Jerome Charyn’s works of fiction, nonfiction, autofiction, as well as prefaces and interviews. In those pages, the biological father is endowed with a literary presence and thus “transferred” from the unconscious to the consciousness of writing. As the son selectively remembers his dysfunctional father, a shellshocked Polish immigrant, a series of texts gradually develops on him. This portrait is oblique and serial, because it does not rely on a unique text and is formed by an accumulation of images: repetition and imitation first make for a hyperbolized characterization of Sam Charyn as an « idiot », ridiculous in the eyes of his child, before allowing for more polysemous variations on the father theme. Such a literary rumination encourages Charyn to verbalize trauma, that of his illiterate childhood spent in the post-war Bronx with a violent father, in the form of a textual palimpsest. In so doing he steps away from it, aided by the process of language which both permits distance from the father and enhances closeness with him. This literary echolalia works not as a rational method but as an affective process that involves forgetting and recreating the father, and which ultimately gives birth to a renewed meaning of filiation.
Keywords : trauma, memory, repetition, fatherhood, echolalia, idiocy, autofictionLe motif du père chez Jerome Charyn est abordé au prisme de ses réécritures dans des textes fictionnels, non fictionnels, autofictionnels, ainsi que des paratextes et entretiens : au fil des pages, le père biologique est doté d’une présence littéraire et ainsi « transféré » de l’inconscient à la conscience de l’écriture. À mesure que la mémoire sélective du fils écrivain ramène à la surface des réminiscences d’un père dysfonctionnel, immigrant polonais atteint d’une hébétude post-traumatique, un récit sur le père se développe dans le filigrane des textes. Ce portrait est oblique et sériel, car il ne repose pas sur un texte unique mais prend forme par accumulation d’images : c’est d’abord par répétition imitative qu’apparaissent les résurgences littéraires de Sam Charyn en « idiot » mesquin et ridicule, avant que ces répliques mimétiques ne permettent des variations polysémiques sur la thématique paternelle. Le ressassement de ce motif engage Charyn dans une remémoration verbale qui lui permet de décliner le trauma, celui d’une enfance illettrée passée auprès d’un père mutique et violent dans le Bronx d’après-guerre, sous la forme d’un texte palimpseste. Le processus s’avère libérateur, le langage étant l’outil privilégié pour tout à la fois mettre à distance le père et s’en approcher. Plus qu’une méthode logo-centrée, l’écholalie littéraire fonctionne comme un processus affectif qui permet à l’écrivain de ressentir, ou de re-sentir, sa relation filiale, qu’un double mouvement d’oubli et d’inventivité a permis de réinvestir.
Mots-clés : trauma, mémoire, répétition, récit du père, écholalie, idiotie, autofiction 
Musique et incongruité : l’exemple du théâtre instrumental de Mauricio Kagel
This article shows how Argentine composer Mauricio Kagel incorporated incongruity as a key element of his aesthetic, defying convention and opening up new artistic perspectives. Kagel created a fusion between music and theater, which he calls "instrumental theater". In his works, incongruity manifests itself in many ways, whether through unusual instrumental gestures, strange stage behaviors or surprising interactions between musicians, as we shall see through an analytical presentation of String Quartet No. 1 and Swei-Mann-Orchester.Cet article montre que le compositeur argentin Mauricio Kagel a intégré l'incongruité comme un élément clé de son esthétique, défiant les conventions et ouvrant de nouvelles perspectives artistiques. Kagel a opéré une fusion entre musique et théâtre, qu'il appelle le « théâtre instrumental ». Dans ses œuvres, l'incongruité se manifeste de multiples manières, que ce soit à travers des gestes instrumentaux inhabituels, des comportements scéniques étranges ou des interactions surprenantes entre les musiciens, ce que l’on verra grâce à une présentation analytique du Quatuor à cordes n°1 et de Swei-Mann-Orchester
For an Ethic of Discomfort: Studying Canadian Literature(s) from Afar
This essay discusses recent changes in Canadian literary studies after the controversies that surrounded “Canada 150”, the sesquicentennial anniversary of the Confederation’s independence celebrated in 2017. Taking Michel Foucault’s “ethic of discomfort” as its cornerstone, it reflects on the disciplinary affiliations of Canadian studies in French universities in comparison to the place they occupy in Canada. The resurgence of Indigenous cultures has caused a re-examination of the field, its shifting borders, and the position of Indigenous Literatures with respect to “CanLit”, an institution shaped by various forces of legitimation among which school syllabi, university curricula, literary journals, publishing rationales, literary awards and radio programs. The essay will finally move on to interrogate some of the options available in France for scholars researching CanLit and the Indigenous Literatures in Canada, two imbricated categories that require researchers to situate themselves as regards the object of their investigation.Les festivités organisées au Canada pour célébrer le cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance en 2017 se sont déroulées dans un climat d’intense agitation politique et intellectuelle. Parmi les débats, de nombreuses discussions ont porté sur la place qu’occupe la littérature dans les études canadianistes, leurs enjeux, leurs missions et leurs limites. Célébrer l’anniversaire de l’obtention du statut de « Dominion de la Couronne » fut, comme pour le centenaire, l’occasion de réévaluer les contours de « CanLit », ce canon littéraire dont la construction a visé, tout au long du XXème siècle, à fédérer les imaginaires disparates d’anciennes colonies devenues pays d’immigration en mal d’unité nationale. La résurgence des littératures autochtones est aujourd’hui l’un des facteurs devant être pris en compte quand on veut préciser les contours mouvants des études canadiennes. Ce qui est vrai au Canada l’est aussi dans une certaine mesure en France, dans les départements où s’enseigne la littérature canadienne anglophone. L’article prendra appui sur « l’éthique de l’inconfort » qu’invoque Michel Foucault pour sonder l’enjeu des positionnements auxquels les spécialistes de littérature anglo-canadienne sont aujourd’hui invités s’ils veulent entendre, depuis l’Europe, ce que les littératures autochtones du Canada ont à leur dire
Le toucher, lieu commun
Cet article se propose de considérer la relation rhétorique entre toucher, doxa et communauté, en interrogeant la figure du toucher dans le texte philosophique et la figure de l’intouchable dans le récit littéraire. En réponse à Jacques Derrida, qui théorise l’inscription du toucher dans le langage ordinaire, on retracera le travail de défamiliarisation opéré par diverses figures narratives et conceptuelles du toucher. On comparera pour cela la manière dont les champs philosophique et littéraire ont produit différentes politiques tactiles : contre les mythes communautaires, les philosophies contemporaines de la communauté portent le toucher vers l’intouchable, tandis que les récits modernistes de l’intouchabilité suggèrent que l’individu intouchable, dès lors qu’il peut toujours déjà toucher, appartient à une communauté sensible primordiale. Dans sa plasticité même, le topos haptique mobilise le langage ordinaire mais redessine également des formes inédites et plurielles du commun