Alternative francophone (Journal)
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Les indignés espagnols vus et relatés par trois écrivains belges
In this study, we set out to explore the impact of the Spanish “indignant” movement on Belgian French-language literature. In his fresco Barcelona! (2015), in addition to paying tribute to the Ciudad condal, Grégoire Polet not only depicts the plurality of Catalan society, but also multiplies points of view on the ever-widening divide between the rich and the disenfranchised, as the pro-independence current gradually reawakens. In his novel Pour avoir de l’espoir, faudrait du temps (2016), Pierre Orban recounts the chaotic professional trajectories of a young Belgian-Spaniard, recently settled in the Spanish capital, and her family, in a country vibrating to the sound of 15-M. As for Nicolas Ancion, it is through a thriller entitled Invisibles et remuants (2015) that he describes the consequences of the bursting of the real estate bubble in a country hitherto presented as a model of economic success, but where indignant citizens have decided to react.Dans cette étude, nous nous proposons de relater l’impact du mouvement des « indignés espagnols » dans le champ littéraire belge en langue française. Dans sa fresque intitulée Barcelona ! (2015), outre qu’il rend un hommage à la Ciudad condal, Grégoire Polet non seulement dépeint la pluralité de la société catalane, mais multiplie les points de vue sur la fracture qui ne cesse de s’accroître entre les riches et les laissés-pour-compte, et ce alors que le courant indépendantiste se réveille progressivement. Dans son roman Pour avoir de l’espoir, faudrait du temps (2016), Pierre Orban relate les trajectoires professionnelles chaotiques d’une jeune Belgo-espagnole, récemment installée dans la capitale espagnole, et de ses proches, dans un pays qui vibre au son du 15-M. Quant à Nicolas Ancion, c’est à travers un thriller intitulé Invisibles et remuants (2015) qu’il décrit les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière dans un pays présenté jusqu’alors comme un modèle de réussite économique, mais où des citoyens indignés ont décidé de réagir
Saint-Georges, les contradances caribéennes et l\u27école française de violon
This article examines three main questions: first, if some music by Saint-George reminds us of Caribbean music, how can we explain it? This question came up while preparing a performance of one of his symphonies concertantes. We consider the possibility that the contradance repertoire of that period influenced the composer. Second, what is Saint-George’s role in the French Violin School and what might account for his long absence from the violin repertoire? We explore his lineage, his Parisian environment, his colleagues, and the later Conservatoire de Paris. Finally, how might Mozart have adapted passages from Saint-George in his Sinfonia concertante (K. 364), which he composed shortly after his time in Paris in 1778? We offer a few examples.Cet article considère trois questions principales : premièrement, comment expliquer que la musique de Saint-George puisse évoquer en nous les Caraïbes ? Cette question nous est venue en préparant une de ses symphonies concertantes pour un concert. Nous considérons en particulier la possibilité qu’il se soit inspiré du répertoire des contredanses de l’époque. Deuxièmement, quelle est la position de Saint-George dans l’École française du Violon, et qu’est-ce qui peut expliquer sa longue disparition du répertoire violonistique ? Nous considérons le contexte de l’époque, ses collègues et le nouveau Conservatoire de Paris. Finalement, à quoi pourraient ressembler des transformations par Mozart de passages de Bologne dans le cadre de sa Symphonie concertante K. 364, écrite peu après son séjour à Paris en 1778 ? Nous offrons quelques possibilités
Comment Roland Monpierre utilise des techniques créoles pour subvertir la BD franco-belge classique teintée de colonialisme dans La Légion Saint-Georges
In 2010, Roland Monpierre published a comic book recounting an episode in the life of a French hero, a black man from Guadeloupe during the French Revolution (1793), using a Franco-Belgian style deeply rooted in colonialism (Delisle, McKinney). To overcome this contradiction between the progressive content (the key role of a Black man in a France that was still pro-slavery at the time) and the conservative form (the Franco-Belgian style of the 1960s), he uses narrative techniques favored by Caribbean culture, such as the staging and imagery of orality, interactivity, tricksterism, and humor (Confiant et al. 1989).En 2010, Roland Monpierre publie une BD qui raconte un épisode de l’histoire de la vie d’un héros français, noire et guadeloupéen pendant la Révolution française (1793), en utilisant un style franco-belge profondément ancré dans le colonialisme (Delisle, McKinney). Pour dépasser cette contradiction entre le contenu progressiste (le rôle clé d’un Noir dans une France alors encore pro-esclavagiste) et la forme conservatrice (le style franco-belge des années 60), il utilise des techniques narratives qui sont favorisées par la culture caribéenne comme la mise en scène et en image de l’oralité, l’interactivité, le « tricksterisme » et l’humour. (Confiant et al. 1989)
La voix du bourreau. Éthique et construction narrative dans Le Sari vert d’Ananda Devi
This article examines the narrative voice in Ananda Devi\u27s Le Sari vert, which features an ethically problematic narrator. Violent, deceitful, and manipulative, the narrator of Le Sari vert is one of the untrustworthy or unreliable narrators studied by postclassical narratology (W. Booth, A. Nünning). However, the work is not solely based on the solitary confession of a tormentor, as two female characters are present within earshot of the narrator. Presented as an interior monologue, the narrative plays with the ambiguity between the narrator\u27s spoken words and thoughts, as well as the presence or absence of the interlocutors at the bedside of the bedridden narrator-character. This narrative structure, allowing shifts between what is said and what is heard, prompts us to question the significance of discourses of domination and how to confront the words of executioners. The study first characterizes the violence within the discourse and the narrator\u27s influence over the female characters. Drawing on historical references, it then shows that the narrator\u27s violence is tied to a historicity that encourages us to consider the political dimension of the narrative\u27s discursive context. Ultimately, the analysis of the dialogue reveals that the violent narrator does not fully control his words. The narrative captures, in the flaws of the executioner\u27s speech, the possibility for victims to rediscover a subjective truth—if they can decipher the language of hatred and domination.
The study first focuses on characterizing the violence of the discourse and the narrator\u27s hold over the female characters. Drawing on references to history, it then shows that the narrator\u27s violence is part of a historicity that invites us to consider the political dimension of the narrative\u27s discursive situation. Ultimately, analysis of the dialogue reveals that the violent narrator does not completely control his words. The narrative inscribes in the flaws of the executioner\u27s words the possibility for the victims to rediscover a subjective truth, provided they know how to decipher the language of hatred and domination.Cet article propose une étude de la voix narrative dans Le Sari vert d’Ananda Devi qui met en scène un narrateur éthiquement problématique. Violent, menteur et manipulateur, le narrateur du Sari vert fait partie des narrateurs indignes de confiance ou non fiables, étudiés par la narratologie postclassique (W. Booth, A. Nünning). L’œuvre, cependant, ne se fonde pas complètement sur la confession solitaire d’un bourreau puisque deux personnages féminins sont présents à portée de voix du narrateur. Présenté comme un monologue intérieur, le récit joue de l’ambiguïté entre parole et pensée du narrateur, entre présence et absence des interlocutrices au chevet du personnage-narrateur alité. Cette construction narrative, qui permet d’introduire des déplacements entre ce qui est dit et ce qui est entendu, conduit à interroger le poids du discours de domination et la manière de se confronter à la parole des bourreaux.
L’étude s’attache tout d’abord à caractériser la violence du discours et l’emprise qu’exerce le narrateur sur les personnages féminins. En s’appuyant sur les références à l’Histoire, elle montre par la suite que la violence du narrateur s’inscrit dans une historicité qui invite à penser la dimension politique de la situation discursive du récit. En dernière instance, l’analyse de l’interlocution révèle que le narrateur violent ne maîtrise pas complètement sa parole. Le récit inscrit dans les failles de la parole du bourreau la possibilité pour les victimes de retrouver une vérité subjective à condition de savoir décrypter le langage de la haine et de la domination
Un algorithme au cœur de plastique
In a passage from Mythologies, Barthes writes that plastic toys have no "afterlife." This is because he envisions afterlife in terms of the ghost, the specter, the bodiless soul, functions without matter, rather than in terms of waste, matter without function, a body without a soul. As waste, plastic does have an afterlife that is obscured, eclipsed by an ideology mixing optimism and idealism.The aim of this article is to compare and bring together plastic and AI, to show that both are linked with an optimist idealism that blinds us to their afterlives. It is also a question of how philosophy—which seeks the real but has no empirical domain—can address the environmental crisis and technological transformations. The answer we propose is: through fiction and poetry, but without idealistic optimism.Dans un passage aujourd’hui surprenant de Mythologies, Barthes écrit que les jouets plastiques n’ont pas de « vie posthume ». C’est qu’il voit la vie posthume du côté du fantôme, du spectre, de l’âme sans corps, de la fonction sans matière, plutôt que du côté du déchet, de la matière sans fonction, du corps sans âme. Comme déchet, le plastique a une vie posthume, et c’est justement l’optimisme, ou l’idéalisme, qui lui est associé qui masque sa vie posthume. Le but de cet article est de comparer, et de rapprocher, plastique et IA pour montrer que l’un et l’autre sont associés à un optimisme, un idéalisme qui nous aveugle quant à leur vie posthume. Il s’agit aussi de savoir comment la philosophie, qui vise au réel mais n’a pas de domaine empirique, peut traiter de la crise environnementale et des mutations technologiques. La réponse que nous proposons est : par la fiction et la poésie mais sans optimisme idéaliste
La bande dessinée à l\u27épreuve de l’IA
In the French-speaking world, there is a persistent romantic vision of the artist creating their work alone, through which their own genius is expressed. Comic books are no exception to this tradition, which leads to reluctance on the part of its various actors to embrace certain technological advances. In recent years, the arrival of generative artificial intelligence for text and images, their accessibility, and the rapid pace of their development have suddenly introduced new paradigms and provoked a variety of reactions. Between mistrust and experimentation, our article offers an overview of the state of the art and the issues raised today by the use of AI in the field of French-language comics.Dans le monde francophone perdure la vision romantique de l’artiste réalisant son œuvre seul, et à travers laquelle s’exprimerait son génie propre. La bande dessinée n’échappe pas à cette tradition qui entraîne, de la part de ses différent.es acteur.ices, des réticences à propos de certaines avancées technologiques. Ces dernières années, l’arrivée des intelligences artificielles génératives de textes et d’images, leur accessibilité et la fulgurance de leur perfectionnement ont introduit de manière soudaine de nouveaux paradigmes et soulèvent diverses réactions. Entre méfiance et espace d’expérimentation, notre article propose de dresser un panorama de l’état de l’art et des problématiques soulevées aujourd’hui par l’utilisation de l’IA dans le champ de la bande dessinée francophone
Le mythe de l’IA dans trois récits contemporains francophones pour la jeunesse : No man\u27s land de Loïc Le Pallec, Scarlett et Novak d\u27Alain Damasio et Le suivant sur la liste de Manon Fargetton
In this article, we will examine the representation of Artificial Intelligence in three science fiction stories for teenagers and young adults: No Man’s Land (2013) by Loïc Le Pallec, Le Suivant sur la Liste (2014-2015) by Manon Fargetton, and Scarlett et Novak (2014; 2021) by Alain Damasio. Each of these works reimagines the myth of AI\u27s omnipotence in its own way. It manifests through anthropomorphic figures that act and interact with humans, while its algorithmic nature contrasts with its various forms of personification, inviting the reader to adopt a distanced perspective. In the first novel, powerful AI is embodied in intelligent, autonomous, and perfectible robots endowed with sensitivity and consciousness. However, they remain tools in service of humanity, reminding us of the wonders of life. In Damasio\u27s short story, an AI-powered app is used for self-enhancement, but the system is flawed, creating addiction and security issues. Thus, the story revolves around breaking from these simulacra to reconnect with reality. In the last story, the discourse on AI is more ambivalent: a chatbot, initially designed to ensure the post-mortem continuity of a character, becomes part of the daily lives of the main protagonists and eventually acquires a form of ubiquity. The shortcomings of AI are not ignored, yet, in a transhumanist orientation, AI is presented as one of the advances and achievements of the contemporary world. These three speculations about a possible future world open up the debate on AI and encourage critical reflection on the present.Dans cet article, nous étudierons la représentation de l’Intelligence Artificielle dans trois récits d’anticipation pour adolescents et jeunes adultes : No man’s land (2013) de Loïc Le Pallec, Le suivant sur la liste (2014-2015) de Manon Fargetton et Scarlett et Novak (2014; 2021) d’Alain Damasio. Ces œuvres retravaillent chacune à leur manière le mythe de la toute-puissance de l’IA. Elle s’y manifeste à travers des figures anthropomorphes, agissantes et interactives avec les humains, mais sa nature algorithmique y est mise en tension avec ses différentes formes de personnification, ce qui invite le lecteur à adopter un point de vue distancié. Dans le premier roman, une IA forte est incarnée dans des robots intelligents, autonomes et perfectibles, dotés d’une sensibilité et d’une conscience. Ils restent toutefois des instruments au service de l’humanité et leur rôle est aussi de rappeler à notre attention les merveilles du vivant. Dans la nouvelle de Damasio, une application dotée d’IA est utilisée à des fins d’augmentation de soi, mais le système est défaillant et son usage crée des addictions et des problèmes d’ordre sécuritaire. Il s’agit donc dans ce récit de rompre avec ces simulacres pour renouer des liens sensibles au réel. Dans le dernier récit, le discours porté sur l’IA s’avère plus ambivalent : un agent conversationnel (chatbot), d’abord conçu pour assurer la continuité post-mortem d’un personnage, s’installe dans le quotidien des principaux protagonistes et finit par acquérir une forme d’ubiquité. Les travers de l’IA ne sont pas éludés, mais, dans une orientation transhumaniste, l’IA y figure au titre des avancées et des acquis du monde contemporain. Ces trois spéculations sur un monde possible dans le futur ouvrent le débat sur l’IA et favorisent une réflexion critique sur le temps présent
Des robots désorientés et des humains incompétents dans Bigbug (2022) de Jean-Pierre Jeunet
Jean-Pierre Jeunet has been working on the presentation of struggling human bodies, in his films such as Delicatessen (1991), La Cité des enfants perdus/The City of Lost Children (1995), and most recently, Bigbug (2022). In Bigbug’s fictional 2045, human beings are finally liberated from the duties of house chores. Nevertheless, they no longer have self-determination. Because of the A.I. system’s error, human characters in this film are confined in a house with house robots. This article studies the relationship between human bodies and artificial intelligence in Bigbug, through the lens of transhumanism and animality studies. By transhumanism, I mean an attempt to transform and adapt one’s body with or without technology. I argue that Jeunet’s sense of humour functions as an impetus to encourage his characters to continuously adapt and transform themselves in limited space. Moreover, the animality was discussed differently in this film: instead of comparing animals to humans, Yonyx, the A.I. androids identify humans with animals, mocking the animality of living beings. Referring to Steen Christiansen’s term "terminal films," this article examines how immobile, restricted human bodies co-exist with and resist artificial intelligence in our everyday household.Jean-Pierre Jeunet s\u27est intéressé à la représentation des corps humains en difficulté dans ses films tels que Delicatessen (1991), La Cité des enfants perdus (1995) et, plus récemment, Bigbug (2022). Dans le monde fictif de Bigbug, en 2045, les êtres humains sont enfin libérés des tâches ménagères. Cependant, ils n\u27ont plus leur libre arbitre. En raison d\u27une erreur du système d\u27intelligence artificielle, les personnages humains de ce film sont confinés dans une maison avec des robots domestiques. Cet article étudie la relation entre les corps humains et l\u27intelligence artificielle dans Bigbug, à travers le prisme du transhumanisme et des études sur l\u27animalité. Par transhumanisme, j\u27entends une tentative de transformer et d\u27adapter son corps avec ou sans technologie. Je soutiens que l\u27humour de Jeunet incite ses personnages à s\u27adapter et à se transformer continuellement dans un espace limité. De plus, l\u27animalité est abordée différemment dans ce film : au lieu de comparer les animaux aux humains, les androïdes IA Yonyx identifient les humains aux animaux, se moquant de l\u27animalité des êtres vivants. En référence au terme « terminal films » de Steen Christiansen, cet article examine comment des corps humains immobiles et restreints coexistent avec l\u27intelligence artificielle et lui résistent dans notre quotidien
Imaginaires francophones de l’intelligence artificielle (IA)
Introduction to the special issueIntroduction au numéro spécia
L’identité à l’épreuve de l’Autre : approche lacanienne de Magnus de Sylvie Germain et La Vache de Gholamhossein Saedi
Jacques Lacan’s theory of subject development, grounded in a structuralist vision, offers relevant tools for the literary analysis of identity trajectories. In this article, we propose a comparative reading of Sylvie Germain’s novel Magnus and Gholamhossein Saedi’s short story La Vache (Gav) through the lens of this theory. Although these two works arise from different cultural contexts, they share notable similarities in their exploration of the subject’s construction of identity. Through Lacanian concepts, such as the mirror stage, the Imaginary, the Symbolic, the Real, and the figure of the Other, we will highlight how the protagonists of both texts are shaped by external forces — familial, social, and psychic — that either hinder or direct their process of individuation. The study relies on an analytical-descriptive method to reveal the points of convergence between these two narratives in their representation of identity in crisis.La théorie du développement du sujet proposée par Jacques Lacan, fondée sur une vision structuraliste, offre des outils pertinents pour l’analyse littéraire des trajectoires identitaires. Dans cet article, nous proposons une lecture comparative du roman Magnus de Sylvie Germain et du récit La Vache (Gav) de Gholamhossein Saedi à travers le prisme de cette théorie. Ces deux œuvres, bien que issues de contextes culturels différents, présentent des similitudes dans leur exploration de la construction identitaire du sujet. À travers les notions lacaniennes telles que le stade du miroir, l’imaginaire, le symbolique, le Réel et la figure de l’Autre, nous mettrons en lumière la manière dont les protagonistes des deux textes sont façonnés par des forces extérieures – familiales, sociales et psychiques – qui entravent ou orientent leur processus d’individuation. L’étude s’appuie sur une méthode analytique-descriptive pour révéler les points de convergence entre ces deux récits dans leur représentation de l’identité en crise