Actes sémiotiques (E-Journal)
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Les normes assiégées1
Cet article explore les transformations contemporaines de la légitimité judiciaire à travers une lecture sémiotique de l’architecture du palais de justice, en particulier celui de Milan. À partir de l’exemple du procès Ruby et du siège symbolique organisé en 2013 par des députés proches de Silvio Berlusconi, le texte montre comment l’espace du droit, historiquement sacralisé, est de plus en plus soumis à la logique médiatique du populisme et à la désymbolisation numérique. En examinant la proxémique judiciaire comme lieu de lutte entre transcendance institutionnelle et spectacularisation populiste, l’auteur analyse la façon dont l’autorité de la loi est fragilisée lorsque l’imaginaire collectif est envahi par une justice scénarisée, médiatique, voire fictionnelle. Le cas italien est ainsi présenté comme paradigme global, annonçant des dérives analogues aux États-Unis, au Brésil ou ailleurs, et posant une question essentielle : le droit peut-il survivre sans les formes symboliques qui l’incarnent ?This essay investigates the contemporary transformations of judicial legitimacy through a semiotic reading of courthouse architecture, focusing in particular on the Palace of Justice in Milan. Using the example of the Ruby trial and the symbolic “siege” staged in 2013 by members of parliament loyal to Silvio Berlusconi, the text examines how the traditionally sacralized space of the law is increasingly subjected to populist media logic and digital desymbolization. By analyzing judicial proxemics as a site of conflict between institutional transcendence and spectacular populism, the essay explores how the authority of law is undermined when the collective imagination is overtaken by a scripted, mediatized, and even fictional conception of justice. The Italian case is presented as a global paradigm, foreshadowing similar developments in the United States, Brazil, and beyond, and raising a crucial question: can the law survive without the symbolic forms that give it substance
Two Proposals for a Semiotic Taxonomy of Fake News and Deepfakes1
The paper proposes a semiotic taxonomy of fake news and deepfakes, phenomena that, while rooted in contemporary media practices, raise fundamental questions about discursive norms, acts of enunciation, and conditions of veridiction. Through critical comparison with some existing taxonomic models, the essay develops a theoretical-operational grid based on the main variables of expression and content, cross-referenced with types of communicative situations that bring into play awareness and the enunciative relationship between actors. The work is in the vein of the reflection proposed by this issue, interpreting fake news, and with them the cases of deepfakes, as deviant normative devices capable of reshaping collective expectations about the textual forms of veridiction. The aim is to contribute to a semiotics of norms that, from communicative pathologies, clarifies the structure and function of discursive constraints in digital interactions.Cet article propose une taxonomie sémiotique des fake news et des deepfakes, des phénomènes qui, bien qu’ancrés dans les pratiques médiatiques contemporaines, soulèvent des questions fondamentales sur les normes discursives, les actes d’énonciation et les conditions de véridiction. Par une comparaison critique avec certains modèles taxonomiques existants, le texte développe une grille théorico-opérationnelle fondée sur les principales variables d’expression et de contenu croisées avec des types de situations communicatives faisant intervenir la conscience et la relation énonciative entre les acteurs. Ce travail s’inscrit dans la réflexion proposée par ce numéro, en interprétant les fake news, ainsi que les cas de deepfakes, comme des dispositifs normatifs déviants capables de remodeler les attentes collectives quant aux formes textuelles de la véridiction. L’objectif est de contribuer à une sémiotique des normes qui, à partir des pathologies communicatives, éclaire la structure et la fonction des contraintes discursives dans les interactions numériques
Fooling the mind: An approach on attention and concentration based on deceptions
This article explores attention and concentration in relation to the human senses, as depicted in The official C.I.A. Manual of Trickery and Deception (2009). The manual teaches field agents tricks, based on those used by magicians, for espionage purposes, such as object manipulation and covert communication. Its methodology focuses on guiding attention to specific points, providing insights into manipulating perception and awareness. The deception presented by the film Argo (2012) is referenced to illustrate practical applications. The study distinguishes between attention and concentration as different expressions of perception, based on Merleau-Ponty’s approach, and examines the deceptive structures and their functioning through narrative semiotics. Additionally, Gibson’s theory of affordances is contemplated to understand how spies’ interpretation of the environment influences their effectiveness. The results indicate that attention can be handled as an umbrella for somatic senses, being able to be detached from them and from the victim as a whole.Cet article explore l’attention et la concentration en relation avec les sens humains, tels qu’ils sont décrits dans The official C. I.A. Manual of Trickery and Deception (2009). Ce manuel enseigne aux agents de terrain des astuces, basées sur celles utilisées par les magiciens, à des fins d’espionnage, telles que la manipulation d’objets et la communication secrète. Sa méthodologie se concentre sur l’orientation de l’attention vers des points spécifiques, fournissant des indications sur la manipulation de la perception et de la conscience. La tromperie présentée dans le film Argo (2012) est citée en référence pour illustrer les applications pratiques. L’étude fait la distinction entre l’attention et la concentration en tant qu’expressions différentes de la perception, sur la base de l’approche de Merleau-Ponty, et examine les structures trompeuses et leur fonctionnement par le biais de la sémiotique narrative. En outre, la théorie des affordances de Gibson est convoquée pour comprendre comment l’interprétation de l’environnement par les espions influence leur efficacité. Les résultats indiquent que l’attention peut être utilisée comme un parapluie pour les sens somatiques, en étant capable de se détacher d’eux et de la victime dans son ensemble
L’actualité ou le rapport de force autour de l’objet de valeur de l’Histoire
En fixant la trajectoire des événements, l’historien met au jour l’articulation signifiante d’unités temporelles reconstituées à partir des traces laissées dans le temps. L’Histoire fait ainsi accéder le faire humain au rang d’événement par la force du dire. Sa dimension performative et perlocutoire est constitutive de sa pratique. Le passé est cependant un objet lacunaire soumis à une tension entre la logique narrative du /parvenir/ et celle du /survenir/. Observer l’actualité permet d’interroger le processus de signification de l’Histoire car elle nous replace au cœur du mode d’émergence de l’unité qui l’organise : l’événement. Dans l’actualité se joue un rapport de force autour des objets de valeur que sont le sens et l’intensité à donner aux faits. Ces rapports de force, perceptibles notamment à travers les modalités discursives sollicitées, décrivent la trajectoire tensive propre aux événements et la dimension passionnelle de cette force à l’origine de ce qui fait l’Histoire.By determining the trajectory of events, the historian brings to light the meaningful articulation of temporal units reconstituted from the traces left in time. In this way, History elevates human action to the status of an event through the power of words. Its performative and perlocutionary dimension is constitutive of its practice. The past, however, is a lacunar object, subject to a tension between the narrative logic of /becoming/ and that of /emerging/. Observing current events allows us to question the process by which History is signified, because it puts us back at the heart of the mode of emergence of the unit that organizes it : the event. In the news, a balance of power is played out around the objects of value that are the meaning and intensity to be given to events. These power relations, perceptible in particular through the discursive modalities used, describe the tensive trajectory of events and the affective dimension of this force at the origin of what makes History
Poéticas de la imagen: normatividad y variación de los géneros cinematográficos
En este artículo abordamos el tema del género cinematográfico, considerando su pertinencia dentro de un proyecto general de semiótica del cine. Sostenemos que el género, además de describir un grupo más o menos delimitado de películas vinculadas por isotopías narrativas, figurativas y temáticas, representa una forma de norma social compartida por diferentes públicos en función de su propia evolución estética y cultural, dando lugar a isotopías genéricas. Sobre esta base, postulamos que las formas expresivas del cine permiten a cada texto fílmico actualizar estas isotopías a partir de una instancia de enunciación específica, abriendo la vía a un estilo sintáctico-tensivo que sitúa a cada texto fílmico entre el respeto de la normatividad y la variación. Este recurso figurativo constituiría el fundamento de la poética audiovisual. Por último, proponemos algunas ideas sobre la utilidad de la normatividad para el desarrollo de la semiótica visual más allá del cine.Dans cet article, nous abordons la problématique du genre cinématographique, en considérant sa pertinence au sein d’un projet général de sémiotique du cinéma. On soutient que le genre non seulement définit un ensemble plus ou moins délimité de films liés par des isotopies narratives, figuratives et thématiques, mais représente une forme de norme sociale partagée par différents publics en fonction de leur propre évolution esthétique et culturelle, façonnant des isotopies génériques. On postule alors que les formes expressives du cinéma permettent à chaque texte filmique d’actualiser ces isotopies à partir d’une instance d’énonciation spécifique, ouvrant la voie à un style syntaxico-tensif qui situe chaque texte filmique entre le respect de la normativité et la variation. Ce ressort figuratif serait à la base de la poétique audiovisuelle. Enfin, on propose quelques idées sur l’utilité de la normativité pour le développement de la sémiotique visuelle au-delà du cinéma.In this article, we address the subject of film genre, considering its relevance within a general project of semiotics of cinema. We argue that genre not only defines a more or less delimited set of films linked by narrative, figurative and thematic isotopies, but also represents a form of social norm shared by different audiences based on their own aesthetic and cultural evolution, giving rise to generic isotopies. We therefore postulate that the expressive forms of cinema allow each filmic text to actualise these isotopies from a specific instance of enunciation, giving rise to a syntactic-tensive style that situates each filmic text between respect for normativity and variation. This figurative mechanism is at the basis of audiovisual poetics. Finally, we propose some insights about the usefulness of normativity for the development and study of visual semiotics beyond cinema
L’énonciation entre composition et scénarisation
Le concept de scène reste peu exploré en sémiotique, malgré sa capacité à articuler les tensions fondamentales de l’énonciation. À partir des réflexions de Jean-Claude Coquet sur la « re-présentation » de la réalité, l’énonciation apparaît comme une interface modale entre, d’une part, un environnement dans lequel certaines instances sont impliquées et, d’autre part, un espace de valeurs soumises à une juridiction sémiotique (ou institution symbolique). Cette interface énonciative peut opérer de manière réfléchie à la condition de passer par trois traitements distincts: la composition, qui thématise un dessein actantiel dans un espace linguistique dédié, selon une économie symbolique forte; la configuration, qui repère et agence des relations dans un environnement hétérogène, en comparant les prérogatives d’actorialités polyvalentes; et enfin, la scénarisation, qui anime des interactions entre composition et configuration, en articulant les tensions entre événements et projets, actorialité et actantialité. En effet, ces tensions, appréhendées selon une proportion modale, définissent un régime d’implication des instances à travers des catégories distinctives (acteurs) et participatives (actants). Cette approche théorique interroge donc la capacité de l’énonciation à gérer l’hétérogénéité des valeurs, la polyvalence des acteurs et l’éventualité des contingences.The concept of scene remains largely underexplored in semiotics, despite its capacity to articulate key tensions within enunciation. Building on Jean-Claude Coquet’s reflections on the “re-presentation” of reality, enunciation is here conceived as a modal interface: on the one hand, it engages with an environment in which certain instances are implicated; on the other hand, it opens onto a space of values governed by a semiotic jurisdiction (or symbolic institution). This enunciative interface may operate reflexively, provided it traverses three distinct regimes : composition, which thematizes an actantial project within a dedicated linguistic space, shaped by a strong symbolic economy ; configuration, which identifies and arranges relationships within a heterogeneous environment by comparing the prerogatives of multi-positional actors ; and finally, scenarization, which animates the interplay between composition and configuration by articulating the tensions between events and projects, actoriality and actantiality. These tensions, understood in terms of modal proportion, define a regime of implication for the instances involved, balancing distinctive categories (actors) and participative ones (actants). This theoretical approach thus examines the capacity of enunciation to manage the heterogeneity of values, the polyvalence of actors, and the unpredictability of contingencies
Penser les actes illocutoires du point de vue de la sémiotique narrativeComment se construit la force illocutoire ?
L’article détermine comment se construit la force illocutoire en s’appuyant sur les outils de la sémiotique narrative. Il propose un modèle théorique appelé « co‑illocutions », qui intègre le schéma narratif de Greimas pour analyser les actes de langage. Selon l’auteure, les actes illocutoires ne doivent pas être envisagés de manière isolée, mais comme des séquences stéréotypées qui suivent une logique narrative. En se fondant sur les travaux de Sbisà et Cooren, l’article montre que chaque acte de langage suit les phases du programme narratif : manipulation, compétence, performance et sanction. La co‑occurrence d’actes illocutoires constitue une condition essentielle à la réussite de la transformation perlocutoire. L’auteure souligne l’intérêt d’un dialogue entre la pragmatique intégrée et la sémiotique narrative pour mieux comprendre les mécanismes sous‑jacents à l’efficacité des actes de langage.The article determines how illocutionary force is constructed using the tools of narrative semiotics. It proposes a theoretical model called “co illocutions”, which incorporates Greimas’ narrative scheme to analyze speech acts. According to the author, illocutionary acts should not be considered in isolation, but as stereotyped sequences that follow a narrative logic. Based on the work of Sbisà and Cooren, the article shows that each speech act follows the phases of the narrative program: manipulation, competence, performance and sanction. The co‑occurrence of illocutionary acts is an essential condition for successful perlocutionary transformation. The author underlines the interest of enabling a dialogue between integrated pragmatics and narrative semiotics to better understand the mechanisms underlying the effectiveness of speech acts