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Penser par soi-même ou la question du maître vue par les encyclopédistes et par Kant
How does the Encyclopedists’ watchword ‘to think for oneself’ relate to the question of education, which could be formulated as: does man need a master? As soon as the Encyclopedists ask the question, they propose a new way of thinking about the two meanings which can be given to the notion of master: dominus (“the lord”), and magister (“the teacher”). The lord has authority thanks to his status as a land owner or castle owner, the teacher is in a position of power by virtue of his knowledge and education. The Encyclopedists’ answer to the question concerning education will be compared to that given by Kant, and the meaning the Encyclopedists assign to the expression ‘to think for oneself’ will also be juxtaposed with Kant’s interpretation. In this way, the correlation between education and ‘thinking for oneself’ observed by both Kant and the Encyclopedists will be demonstrated.
Comment le mot d’ordre des encyclopédistes de penser par soi-même se conjugue-t-il avec la question de l’éducation qu’on pourrait formuler ainsi : l’homme a-t-il besoin d’un maître ? Les encyclopédistes posent la question et aussitôt la reformulent selon les deux sens que l’on peut donner à la notion de maître. Le latin fournit deux termes qui recouvrent la notion de maître en français : dominus (celui qui possède les terres et qui domine les gens qui vivent sur ses terres : le seigneur) et magister (celui qui enseigne les connaissances et les règles : l’éducateur). Le dominus tient son autorité de ses titres de propriété, le magister de son savoir et de son éducation. Nous comparerons la solution que donnent les encyclopédistes à la question de l’éducation à celle que propose Kant, nous comparerons également la signification respective qu’ils donnent à l’exigence de penser par soi-même et nous montrerons que l’injonction de penser par soi-même est corrélée à celle de l’éducation aussi bien chez les encyclopédistes que chez Kant
Théâtralisation de la transmission dans le Maître de Santiago de Montherlant
The question of the master-disciple relationship is highlighted in Le Maître de Santiago (The Master of Santiago) of Montherlant by a theatricalization of the transmission. Lively and tense dialogue, conflicting situations and divergent points of view undermine family and friend relations as well as ideological affinities. For the 1519 Spaniards the chance to go to America is a golden opportunity. This frantic race behind the gain that uses evangelism as a pretext, seduces the knights of the Order of Santiago, but greatly displeases their leader. The focus of this dramatization on the dispute in question allows us to identify the figures of masters, those of disciples and, through their relations, the affirmed values. Alvaro Dabo, who acts as a guide to the Order of Santiago, is undoubtedly the main figure of master. By cultivating the paradox and opposing the desire of his peers, he does not set himself up as a transmitter of good-manners and of know-how, but he nevertheless manages to formulate the values to which he is attached: nobility of soul, generosity, humility. The disciples are divided into five categories. The "Aristotelian" figure (Bernal and Vargas) comments and interprets the master's speech. The "Epicurean" figure (Olmeda) aims to achieve happiness. The parricide disciple wants to eliminate Alvaro. Letamendi is the embodiment of a bad student. Mariana, the incarnation of the master’s "alter ego", looks like the master without being his pale copy. Being tense, the relations that govern the two instances give a dynamic to the process of transmission. Alvaro tries to confine himself to silence, but before disappearing he wants to transmit his message. Two essential values constitute its content: history teaches us that one must be distrustful of negative forces; commitment requires moral qualities such as self-sacrifice and charity. Montherlant approves of his character's condemnation of colonization but he does not adhere to his extremism. La question du rapport maître-disciple est mise en évidence dans Le Maître de Santiago de Montherlant par une théâtralisation de la transmission. Dialogue vif et tendu, situations conflictuelles et divergences de points de vue ébranlent aussi bien les relations familiales et amicales que les affinités idéologiques. Pour les Espagnols de 1519 partir en Amérique est une aubaine. Cette course effrénée derrière le gain qui utilise l’évangélisation comme prétexte séduit les chevaliers de l’Ordre de Santiago mais elle déplaît énormément à leur chef. La focalisation de cette dramatisation sur le différend en question permet de dégager les figures du maître, celles du disciple et, à travers leurs relations, les valeurs affirmées. Alvaro Dabo, qui agit en tant que guide de l’Ordre de Santiago, est sans conteste la principale figure du maître. En cultivant le paradoxe et en s’opposant au désir de ses pairs, il ne s’érige pas en passeur de savoir-vivre et de savoir-faire, mais il parvient tout de même à formuler les valeurs auxquelles il est attaché : noblesse d’âme, générosité, humilité. Les disciples se répartissent en cinq catégories. La figure « aristotélicienne » (Bernal et Vargas) commente et interprète le discours du maître. La figure « épicurienne » (Olmeda) vise à atteindre le bonheur. Le disciple « parricide » souhaite éliminer Alvaro. Letamendi est l’illustration du mauvais élève. Mariana, incarnation de l’« alter ego », tient du maître sans en être une pâle copie. Tendues, les relations qui régissent les deux instances confèrent une dynamique au processus de transmission. Alvaro cherche à se murer dans le silence, mais il tient à transmettre avant de disparaître. Deux valeurs essentielles constituent la teneur de son message : l’histoire nous enseigne qu’il faut être méfiant à l’égard des forces négatives, l’engagement requiert des qualités morales telles que le sacrifice de soi et la charité. Montherlant approuve chez son personnage la condamnation de la colonisation, mais il n’adhère pas à son extrémisme
Du disciple au maître : Victor Segalen et Paul Gauguin
The aim of this paper is to present a particular relationship between the painter and the poet, and to examine the influences of Gauguin’s vision that Segalen calls Maître-du-Jouir on the literary creation of the writer. The two Frenchmen had much in common: a sense of mystery, a fascination with the primitive and the exotic, and a gift for ambiguity. From 1903 until his death in 1919, Segalen’s poetry and prose would, like Gauguin’s art, try to discover the exotic on its own terms while increasingly confronting the limits of the Western artist’s own powers of apprehension. In Les Immémoriaux (translated into English as A Lapse of Memory), Segalen adopts a Maori point of view to comment on Western culture. The author’s greatest feat was breaking with the colonial exoticism of such nineteenth-century writer-travelers as Pierre Loti for example. Where those authors made no pretence about surrendering Western, or even imperial, values while depicting foreign cultures, Segalen, imitating his Master Gauguin, was intensely self-conscious about his depictions of the other in ways that seem especially modern. In his ethnographic novel, Segalen performs a kind of translation from one art to another which is, for him, a creative process by itself.L’idée de cet article vise à présenter une relation particulière entre le peintre et le poète, et à examiner les influences de la vision de Gauguin, que Segalen nomme Maître-du-Jouir, sur la création littéraire de l’écrivain. Les deux Français avaient beaucoup en commun: un sens du mystère, une fascination pour le primitif et l’exotique et un don pour l’ambiguïté. À partir de 1903 jusqu’à sa mort en 1919, la poésie et la prose de Segalen tenteront, à l’instar de l’art de Gauguin, de découvrir l’exotisme à sa manière tout en confrontant de plus en plus les limites du pouvoir d’appréhension de l’artiste occidental. Dans Les Immémoriaux, Segalen adopte un point de vue maori pour commenter la culture occidentale. Le plus grand exploit de l’auteur était de rompre avec l’exotisme colonial d’écrivains voyageurs du XIXe siècle, à titre d’exemple Pierre Loti. Là où ces auteurs ne prétendaient pas renoncer aux valeurs occidentales, voire impériales, tout en décrivant des cultures étrangères, Segalen, imitant son Maître Gauguin, était extrêmement conscient de ses représentations de l’autre de manière particulièrement moderne. Segalen réalise dans son roman ethnographique une sorte de translation d’un art à l’autre qui est, pour lui, une démarche créatrice par elle-même
L’empreinte de Roland Barthes sur l’univers frontalier hustonien
We intend to demonstrate Roland Barthes’ influence of on the work of Nancy Huston. Barthes, a theorist who led the academic work of Nancy Huston, fascinated his Canadian student who chose French as the language of her writings, because she assigned to it the function of liberation.
Our intention is to ascertain whether Nancy Huston's career is, in fact, contained within her mentor’s structuralist framework, or whether it can be interpreted as an insubordinate act of criticism for the structuralist wave. We will try to understand Huston's attitude towards the master whose rigidity paralyzed all her attempts at writing, and also the fact that after Huston all romantic constructions seemed inaccessible.Nous nous proposons de démontrer l'influence de Roland Barthes sur le travail de Nancy Huston. Ce théoricien, qui dirigea les travaux universitaires de Nancy Huston, avait façonné l’univers de cette étudiante canadienne qui adopte la langue française qui est pour elle une langue étrangère comme objet d'écriture, car elle lui attribuait une fonction de libération.
Notre intention est de vérifier si le parcours de Nancy Huston est, en effet, inscrit sous l’empreinte structuraliste de son mentor ou bien s’il peut être interprété comme acte insubordonné et critique de la vague structuraliste. Nous essayerons de comprendre l’attitude de Huston face à un maître dont la rigidité paralysait toutes tentatives d’écriture, et où, d’après elle, toutes constructions romancières paraissaient inaccessibles
Éric-Emmanuel Schmitt et ses maîtres de bonheur : à la croisée des voies littéraire et musicale
In some of his works, containing autobiographical elements, Eric-Emmanuel Schmitt reveals the musical origins of his vocation as a writer. He emphasizes the importance of several composers and describes the maieutic method used by his piano teachers. The paper studies the (trans)forming function of learning music, and more specifically the initiation to the works of Mozart, Beethoven and Chopin. Spiritual guides and maîtres à penser, these composers influenced Schmitt’s existential and artistic trajectory and inspired his own esthetic adventure. The salutary encounter with Mozart caused the birth of spiritual love and enabled an acceptance of the writing vocation and initiation of the process of creative transmission. The Mozartian disciple reinvents his vocation and transposes in his literary works some features of the musical philosophy of his masters of wisdom and thus, perpetuates their esthetical and spiritual filiation.Dans plusieurs œuvres à éléments autobiographiques, Éric-Emmanuel Schmitt révèle la genèse musicale de sa vocation d’écrivain en soulignant le rôle de quelques compositeurs ou bien en décrivant la maïeutique pédagogique mise en œuvre par ses professeures de piano. L’objectif de cet article est d’étudier le rôle (trans)formateur de l’apprentissage musical et plus particulièrement de l’initiation à la musique de Mozart, Beethoven et Chopin. Guides spirituels et maîtres à penser, ces compositeurs ont marqué le parcours existentiel et artistique d’Éric-Emmanuel Schmitt et ont inspiré sa propre aventure esthétique. La rencontre salutaire avec Mozart a induit la naissance de l’amour spirituel et a engendré le processus de conversion scripturale et de transmission créatrice. Le disciple mozartien réinvente sa vocation et transpose dans son œuvre littéraire des particularités de la philosophie musicale de ses maîtres de sagesse en s’inscrivant dans une logique de filiation spirituelle et esthétique
Flocart et Florimont, le miroir et le prince
Florimont, by Aimon de Varennes, a 12th-century Lyonnais author, seems to have been written in 1188, but its dating remains uncertain. The novel tells how a young man, deeply enamored of a fairy, is led to betray, in spite of himself, the one he loves, thus losing his love and how, after many sufferings, the young hero consoles himself with another love and becomes king. Throughout his adventures, Florimont is accompanied by his master, Flocart, who guides and educates him with highly moralistic speeches. We propose to study how the latter character, who, according to Katalin Halász, participates in a higher power or omniscience of the narrator, builds his relationship with his pupil, for the purpose of individual and collective edification. We will first see that Flocart assumes a dual diegetic function that favors the process of individuation of his pupil. We will then show that his multiple interpretations of dreams give him the role of a master of truth who sanctifies the destiny of Florimont. Finally, we will observe that Flocart’s paremiological discourse takes on the appearance of a mirror for princes, able to reveal to his young pupil the principal qualities of a good king, which is achieved by placing generosity at the heart of human and political relations.Florimont, d’Aimon de Varennes, un trouvère lyonnais du XIIe siècle, semble avoir été écrit en 1188, mais sa datation demeure incertaine. Ce roman narre comment un jeune homme, profondément épris d’une fée, est amené à trahir malgré lui celle qu’il aime, perdant ainsi son amour et comment, après bien des souffrances, le jeune héros se console auprès d’une autre et devient roi. Tout au long des aventures de Florimont, son maître Flocart l’accompagne, le guide et l’éduque par des discours fortement moralisateurs. Nous nous proposons d’étudier comment ce personnage, qui, selon Katalin Halász, participe d’un pouvoir supérieur ou de l’omniscience du narrateur, construit sa relation avec son élève, dans un but d’édification individuelle et collective. Nous verrons tout d’abord que Flocart assume une double fonction diégétique qui favorise le processus d’individuation de son élève. Nous montrerons ensuite que ses multiples interprétations des rêves lui confèrent le rôle de maître de vérité qui sacralise le destin de Florimont. Nous observerons, enfin, que les discours parémiologiques de Flocart prennent des allures de miroir aux princes propre à révéler à son jeune élève les principales qualités d’un bon roi en plaçant la largesse au cœur des relations humaines et politiques
Paul Bourget avant et après Le Disciple. Figures du professeur et de l’élève dans Mensonges et L’Étape
Le Disciple (The Disciple) is Paul Bourget’s main work. The book, which was published in 1889, was preceded by a psychological novel, Mensonges (A Living Lie), published in 1887, and followed by a thesis novel, L’Étape, published in 1902, in which this member of the French Academy prefigured and reconfigured the character of the teacher and that of the student. His model teaching figures are the edifying character of the priest-teacher or of the Christian teacher, who support the values of traditional Catholic education, which differ from those of secular teachers. The fictional outline of the characters as well as the author’s diaries shed light on the evolution of the author’s theories about teaching, which were linked to the Catholic faith, showing how his fictional and personal writings developed in parallel.Le Disciple est l’œuvre centrale de Paul Bourget. Cet ouvrage de 1889 est précédé par un roman psychologique Mensonges (1887) et suivi par un roman à thèse L’Étape (1902), dans lesquels l’académicien préfigure et reconfigure les personnages du professeur et de l’élève. Son modèle de maître se dessine dans des figures de prêtre-enseignant ou de professeur chrétien dans la défense des valeurs de l’éducation catholique traditionnaliste contrastant avec celles de professeurs laïcs. Les schémas fictionnels des personnages comme les écrits diaristes de l’auteur permettent d’éclairer l’élaboration des thèses de l’auteur sur l’enseignement lié à la foi catholique, dans un cheminement parallèle d’écriture romanesque et intime
Teodor de Wyzewa face à ses maîtres
The paper analyzes Teodor de Wyzewa’s critical writings (collected in Nos Maîtres) and literary texts, paying special attention to his attitude to those whom he considered his masters. The evolution of Wyzewa’s ideas shows that this adept at Wagnerism gradually distanced himself from those who had influenced him, replacing the intellectual approach to art and blind faith in science, regarded as worthless, by an aesthetic and ethical ideal. In the novel Valbert ou les Récits d’un jeune homme, Wyzewa describes a move away from alienating idealism towards a spontaneous attitude to life. His new interpretation of biblical parables abandons Schopenhauer’s philosophy in favour of the Tolstoyan movement (Contes chrétiens). The search for moral values is connected with a break with Symbolist thought for the benefit of a religion of love and beauty. Formulating his own teaching, Wyzewa surpassed the authority of his masters, without, however, diminishing their significance for his generation.L’article analyse les écrits critiques (réunis dans Nos Maîtres) et les textes littéraires de Teodor de Wyzewa, en fonction de son attitude à l’égard de ceux qu’il considérait comme ses maîtres. L’évolution de la pensée de Wyzewa démontre que cet adepte du wagnérisme s’est progressivement éloigné de ceux qui l’ont influencé, en remplaçant une approche intellectuelle de l’art et la foi aveugle dans la science, jugée vaine, par un idéal à la fois esthétique et éthique. Dans le roman Valbert ou les Récits d’un jeune homme Wyzewa décrit un détachement de l’idéalisme aliénant au profit d’une attitude spontanée face à la vie. Sa relecture des paraboles bibliques met en question la philosophie schopenhauerienne au profit du tolstoïsme (Contes chrétiens). La quête des valeurs morales entraîne une rupture avec la pensée symboliste en faveur d’une religion de l’amour et de la beauté. En formulant son propre enseignement Wyzewa a donc dépassé l’autorité de ses maîtres, sans pourtant amoindrir leur importance pour toute sa génération
L’armée, livre des hommes : passeurs de symboles et personnages liminaires dans Servitude et grandeur militaires d’Alfred de Vigny
During his time in the army, Vigny noticed the slow and inevitable disappearance of the old grumblers. For him, these antique men are both archaic and noble, which is why, with Servitude et grandeur militaires, he tries to criticize the military institution, and record the teachings of these veterans simultaneously. These men represent a particular type of master, as their teachings must be both received and surpassed. Following the logic of rites of passage, we propose an ethnocritic reading of Vigny’s poetic, and try to reconstruct the narrative architecture of a pedagogical experience. We believe the latter is organized around the presence of liminal characters which serve as transmitters. We then study the narrator’s critical appropriation of these teachings, which we read as a mise en abyme of the critical attitude to which Vigny invites his readers. This way, we bring out the formative value of the fiction of that romantic writer.Pendant son passage dans l’armée, Vigny a constaté la lente et inévitable disparition des vieux grognards. Ces hommes au caractère antique lui apparaissaient à la fois archaïques et nobles, c’est pourquoi, avec Servitude et grandeur militaires, il cherche à la fois à critiquer l’institution militaire et à conserver les enseignements de ces vétérans. Ces hommes sont présentés comme des maîtres à penser d’une nature particulière, ils sont à la fois des exemples à suivre et à dépasser. Suivant la logique des rites initiatiques, nous proposons une lecture ethnocritique de la poétique vignyenne qui s’attarde à reconstruire l’architecture narrative d’une expérience pédagogique. Celle-ci se structure autour de la présence de personnages liminaires servant de passeurs. Nous nous penchons ensuite sur l’appropriation critique de ces enseignements par le narrateur, appropriation que nous lisons comme une mise en abyme de l’attitude critique auquel Vigny convie ses lecteurs. Nous faisons ainsi ressortir la visée formatrice de l’écriture romanesque de l’écrivain romantique