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Deux visions du bonheur selon la nature chez Camille Lemonnier et Georges Eekhoud
In the last years of the 19th century, the Belgian writer Camille Lemonnier published three novels, L'ÎleVierge, Adam et Ève, and Au cœur frais de la forêt, which conveyed the dream of seeing humanity freed from the shackles imposed by society that enslaves men and women and distorts their instincts. The Belgian Georges Eekhoud published in 1912 Les Libertins d'Anvers, which traces the history of Christian heresies in Antwerp from the 12th century until their repression by the Protestant reform and the Catholic counter-reform. Inspired by the same identity concerns, Lemonnier and Eekhoud offer models of utopian communities that draw inspiration from both paganism and Christian evangelism. The two writers praise charity, and respect for others and for nature. However, they differ in the interest they place in the couple and the family as a social foundation, Lemonnier applying the lessons of naturism, while Eekhoud is more in line with anarchist thinkers such as Charles Fourier, Raoul Vaneigem and Michel Onfray.Dans les dernières années du XIXe siècle, l’écrivain belge Camille Lemonnier publie trois romans, L’Île vierge, Adam et Ève, et Au cœur frais de la forêt, qui véhiculent le rêve de voir l’humanité libérée du carcan imposé par une société qui asservit l’homme et la femme et dénature leur instinct. Le Belge Georges Eekhoud publie en 1912 Les Libertins d’Anvers, qui retrace l’histoire des hérésies chrétiennes à Anvers du XIIe siècle jusqu’à leur répression par la Réforme protestante et la Contre-réforme. Nourris par les mêmes préoccupations identitaires, Lemonnier et Eekhoud proposent des modèles de communautés utopiques qui s’inspirent à la fois du paganisme et de l’évangélisme chrétien. Les deux écrivains font l’apologie de la charité et du respect du prochain et de la nature. Toutefois, ils diffèrent dans l’intérêt qu’ils accordent au couple et à la famille comme fondement social, Lemonnier appliquant les leçons du naturisme, tandis qu’Eekhoud se situe davantage dans un courant de la pensée anarchiste représenté notamment par Charles Fourier, Raoul Vaneigem et Michel Onfray
La trop fragile utopie de L’Astrée : une variation du pot de terre contre le pot de fer
When in the 16th century multiple texts present utopian societies, Urfé adapts this theme for a pastoral universe in L’Astrée. However, instead of proving its superiority, he demonstrates the inherent weakness of every utopian project: what could any utopia be good for if it is incapable of long withstanding the assaults of reality? The ideal society presented at the beginning of the novel grows weaker with every new chapter, and is finally destroyed. Between denunciation of utopia as a genre and a paternal consideration of the characters doomed to suffer as a result of meeting the outside world, L’Astrée shows how the most beautiful of the earthen pots inevitably crashes against the iron pot of reality. The novel depicts the beauty of this crash.Alors qu’au siècle précédent fleurissent les textes montrant des sociétés utopiques, Urfé reprend ce thème qu’il adapte à un univers pastoral dans L’Astrée. Cependant, plutôt que de se contenter d’en démontrer la supériorité, il représente la fragilité qu’il y a dans tout projet utopique : dès lors qu’elle est incapable de survivre longtemps aux assauts du réel, à quoi peut bien servir une utopie ? La société idéale qui nous était proposée au début du roman s’effrite peu à peu pour se briser sous nos yeux. Entre critique de l’écriture utopique et regard paternel porté sur des personnages voués à souffrir de cette rencontre contre-nature avec l’extérieur, L’Astrée nous donne à voir comment le plus beau des pots de terre est inévitablement condamné à se confronter au pot de fer de la réalité. Le roman met alors en scène la beauté de cette brutale rencontre
Le monde tel qu’il sera en l’an 3000 d’Émile Souvestre : un miroir des peurs suscitées par le capitalisme industriel
Le monde tel qu’il sera en l’an 3000, written by Émile Souvestre in 1845, is known as the first French dystopian novel. To give his fellow citizens a warning, the author projects into the future, an exacerbated contemporary situation. This journey through time is part of a vast debate that opposes not only utopias and dystopias, but also the social and political sciences. Le monde tel qu’il sera... can thus be understood as a refutation of the ideological constructions which are based on an unshakeable faith in the future. Influenced by Saint-Simon, Souvestre considers that technical progress can lead to the ideal city only if it is combined with moral progress, to which he aims to contribute by demonstrating to his contemporaries the appalling consequences of the providentialism that dominates the mid-19th centuryLe monde tel qu’il sera en l’an 3000, écrit par Émile Souvestre en 1845, est volontiers considéré comme la première dystopie française. Il inaugure en effet cette pratique qui consiste à projeter dans le futur une situation contemporaine exacerbée de manière à lui donner valeur d’alarme. Or, ce voyage dans le temps participe d’une tradition qui voit utopies et dystopies s’interpeller et se poser en interlocutrices des sciences sociales et politiques. Le monde tel qu’il sera… peut ainsi être appréhendé comme une réponse aux constructions doctrinales qui manifestent une foi inébranlable en l’avenir. Car, comme Saint-Simon, Souvestre considère que le progrès technique ne peut mener à l’avènement de la cité idéale que s’il est conjugué à un progrès moral, auquel il entend contribuer en montrant à ses contemporains les conséquences désastreuses à long terme de la doxa providentialiste qui domine ce milieu du XIXe siècle
Les anti-utopies insulaires de Michel Houellebecq et Jean-Philippe Toussaint
The characters created by Michel Houellebecq and Jean-Philippe Toussaint end up by extracting themselves from our social and geographical world whose rules and limits are too difficult to bear. In this context, retreating to existing islands appears to be a legitimate solution. If, at first glance, they seem to be alternatives to the throes of the metropolis, Lanzarote and the island of Elba do not represent utopias as ideal societies but as non-places in the etymological sense of the term: the place of nowhere or which is in no place. The two authors do not cease playing with the codes of the island utopia, while depriving them of the history and the literary references which are usually associated with the concept. The article aims to analyze the effects and manifestations of Houellebecq’s and Toussaint’s anti-utopian islands, in a world whose limits and finitude of resources have been measured.Les personnages de Michel Houellebecq et Jean-Philippe Toussaint finissent, dans leur grande majorité, par s’extraire d’un monde social et géographique dont ils peinent à supporter les règles et les limites. Dans ce contexte désenchanté, le retrait vers des îles se présente comme une solution légitime. Si elles apparaissent dans un premier temps comme des alternatives aux affres de la métropole, Lanzarote et l’île d’Elbe représentent moins des utopies décrivant des sociétés idéales que des non-lieux relégués à une acceptation étymologique du terme : le lieu de nulle part ou qui n’est en aucun lieu. Les deux auteurs ne cessent ainsi de jouer avec les codes de l’utopie insulaire, en les déchargeant de l’histoire et des références littéraires qui lui sont habituellement associées. L’article se propose d’analyser les effets et les manifestations des anti-utopies insulaires de Houellebecq et Toussaint, dans un monde dont on a mesuré les limites et la finitude des ressources
Violence et effondrement dans la fiction insulaire francophone contemporaine : l’île comme dystopie ? (Alfred Alexandre, Les Villes assassines ; Nathacha Appanah, Tropique de la violence)
Western imagination has often portrayed islands as heavenly places, or even utopias. However, contemporary island narratives often put violence, social inequalities, as well as climate issues and topics of exile at the heart of their narrative. The districts of "Gaza" and "West Eden" in Alfred Alexandre’s novel Les Villes assassines (2011) and in Nathacha Appanah’s Tropique de la violence (2015) are indeed depicted as zones of extreme precarity. This article examines the relevance of the conceptual category of “dystopia” for addressing certain tropes of French-speaking island literature. The link between dystopia and the popular notion of “collapse” shall lead us to examine new modes of representation of contemporary islands in these two novels, particularly when discussing the prevalent topics of slums and undocumented immigrants.L’imaginaire occidental a souvent dépeint les îles comme des endroits paradisiaques, voire des utopies. Or, on constate que les récits contemporains des îles, c’est-à-dire écrits par des auteurs eux-mêmes habitants des îles, placent la violence, les inégalités sociales, les enjeux climatiques et les problématiques de l’exil au cœur de leurs dispositifs narratifs. Les quartiers d’« Eden Ouest » et de « Gaza » dans le roman du Martiniquais Alfred Alexandre (Les Villes assassines, 2011), et dans celui de la Mauricienne Nathacha Appanah (Tropique de la violence, 2015) inscrivent ces thématiques au cœur de représentation spatiale. De l’utopie, serions-nous passés à la dystopie ? Cet article examine la pertinence de ces catégories conceptuelles pour aborder certains tropes de la littérature insulaire francophone, en l’associant notamment à la notion en vogue d’« effondrement » et de contre-exotisme, s’attachant en particulier à la représentation du quartier insalubre et au thème de l’immigration clandestine
Azor d’Aunillon : l’équivoque du langage dans un récit utopique de 1750
While included in Garnier’s collection, Azor, a little known work of Aunillon from 1750, does not follow the literary rules of most narrative utopias. However, the complex story presents critical thinking about the development of refined societies. The change which a mute community experiences on an island while learning to speak calls into question the future of this happy society, but no narrator’s commentary elaborates on this turning point in the utopia. In Azor, language becomes an ambiguous object which allows for the critical consideration of the steps necessary to access philosophical sophistication but also implicitly highlights problems associated with too hasty a progress. Through the narrative plot, the judgment on civilization reveals a subtle and skillful examination of hopes and challenges of the Enlightenment, articulated in a narrative utopia as in a laboratory of ideas. Aunillon's work is part of the debates of the mid-century by expressing a nuanced validation of civilization.Bien que placée dans la collection de Garnier, l’œuvre méconnue d’Aullinon parue en 1750, Azor, ne respecte pas les règles génériques suivies par la plupart des utopies littéraires. Pourtant, ce récit à structure complexe présente une réflexion critique sur l’épanouissement des sociétés policées. Le changement vécu par une communauté insulaire muette en apprenant à parler, met en cause l’avenir de cette société heureuse, alors qu’aucun commentaire du narrateur ne souligne ce tournant dans l’utopie. Dans Azor, le langage devient un objet équivoque qui permet d’observer les étapes nécessaires pour accéder à la réflexion philosophique mais met aussi implicitement en lumière les lacunes d’un progrès trop hâtif. À travers la trame romanesque, le jugement sur la civilisation révèle un examen approfondi et perspicace des espoirs et des défis propres à l’entreprise des Lumières qui s’articule dans un récit utopique comme dans un laboratoire d’idées. L’œuvre d’Aunillon s’inscrit dans les débats du milieu du siècle en exprimant une affirmation nuancée des bienfaits de la civilisation
D’Amaurote à Dumocala : variations sur les rois en utopie
After recalling the figure of Pantagruel, a grandson of the king of Utopia and king of the Dipsodes - which makes it possible to evoke some of the properties of utopia, and in particular that which consists of searching within utopia itself for filial links it maintains with previous texts - the discussion is narrowed down to the figure of the king in the tradition of utopia, with Sylvain Maréchal's Last Judgement of Kings serving as an example. Next, attention is directed more specifically to the figure of the king of Poland, a figure particularly suited to stimulate the political imagination of Europeans in the 18th century, and then to the person of Stanislas Leszczyński - the only sovereign to have written a utopia. He is the author of the short novel Entretien d’un Européan avec un insulaire du Royaume de Dumocala, which is both faithful to the narrative model it helps to perpetuate and devoid of any revolutionary intentions.Après avoir rappelé la figure de Pantagruel, petit-fils du roi d’Utopie et roi des Dipsodes, qui permet d’évoquer quelques propriétés de l’utopie (et en particulier celle qui consiste à figurer, à l’intérieur d’elle-même, les liens de filiation qu’elle entretient avec des textes antécédents), le propos se resserre sur la figure du roi dans la tradition de l’utopie, notamment avec l’exemple du Jugement dernier des rois de Sylvain Maréchal. L’attention est ensuite plus spécifiquement dirigée vers la figure du roi de Pologne, particulièrement propre à stimuler l’imaginaire politique des Européens au XVIIIe siècle, puis sur la personne de Stanislas Leszczyński, seul souverain auteur d’utopie, avec son petit roman Entretien d’un Européan avec un insulaire du Royaume de Dumocala qui est à la fois fidèle au modèle narratif qu’il contribue à perpétuer et dénué d’intentions révolutionnaires
Habiter les interstices et leurs possibilités : les discours utopiques et méta-utopiques dans Les Furtifs, « C@PTCH@ » et « Hyphe…? » d’Alain Damasio
This paper offers an analysis of the utopian discourse in the novel Les Furtifs and the short stories “C@PTCH@” and “Hyphe…?”, all coming from the French science fiction writer Alain Damasio, from the perspective of the issue of inhabitation. We will see that the three dystopias do not content themselves with taking a critical look at the current situation or offering an alternative vision of what inhabiting the world must - or could - signify. To the contrary, they also question the limits of a classical utopia conceived as a program, in order to propose, by means of meta-utopian discourse, a concept of utopia as an aspiration and "a game on the possibilities lateral to reality".Cet article propose une analyse du discours consacré par le roman Les Furtifs et les nouvelles « C@PTCH@ » et « Hyphe…? », de l’écrivain de science-fiction français Alain Damasio, à la question de l’habiter ; un discours partagé entre l’eutopie (ou utopie positive) et la dystopie (ou utopie négative). Nous verrons que ces œuvres, caractéristiques de la dystopie critique, ne se contentent pas de porter une appréciation négative de la conjoncture actuelle en la matière ni de proposer une vision alternative de ce qu’habiter le monde doit – ou pourrait – signifier, mais qu’elles interrogent également les limites de l’utopie classique pensée en tant que programme, ceci afin de proposer, par le biais d’un discours méta-utopique (ou discours sur le discours utopique), cette fois, une conception de l’utopie comme aspiration et comme jeu sur les possibles latéraux à la réalité.